L’homme à l’école de l’animal

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L’homme à l’école de l’animal

(Revue La Vie des Bêtes, n°50, d’octobre 1962)

« De la guerre et de la famine délivrez-nous Seigneur»

Cette plainte, cette double prière, certains préhistoriens pensent qu’on aurait tort de la croire aussi ancienne que l’humanité elle-même, au moins pour son premier volet, la guerre. D’après M. Nougier, les guerres n’auraient fait leur apparition parmi les hommes qu’au néolithique, il y a environ 5000 ans. Nos ancêtres n’auraient commencé à se battre entre eux que lorsqu’ils eurent inventé l’agriculture et la vie sédentaire. Avant, estime M. Nougier, les tribus errantes avaient plutôt tendance à s’éviter au cours de leurs pérégrinations. Pourquoi attaquer son voisin s’il ne possède rien qui vaille la peine d’être pris et si d’ailleurs le terme de voisin ne signifie rien?

Mais l’extraordinaire est que si elle est parmi les hommes un phénomène de civilisation, et par conséquent un phénomène récent, la guerre existe dans le règne animal depuis des millions et même des centaines de millions d’années. Bien avant que les premiers hommes commencent leur périlleuse aventure terrestre, les animaux se battirent déjà, non seulement en combats singuliers — ce qui à vrai dire n’est pas la guerre — mais de peuple à peuple, de nation à nation avec tous les raffinements de stratégie, de tactique et d’organisation militaire impliqués par les grandes entreprises collectives.

La plus récente découverte dans ce domaine a été faite par les zoologistes du Durban, en Afrique du Sud. Plusieurs de ces savants, qui étudiaient les sociétés animales vivant en liberté dans le célèbre Parc national Kruger, eurent leur attention attirée par le bizarre comportement des tribus de babouins. Une observation attentive leur révéla que chacune de celles-ci était organisée comme une armée en campagne.

La vie de famille chez les cynocéphales
La vie de famille chez les cynocéphales

La tribu réside habituellement dans un camp gardé par des sentinelles. À l’intérieur règne une stricte discipline et une sévère hiérarchie. Loin d’être démocratique, la société babouine ne connaît que le galon — en l’occurrence la force. Les grands mâles qui commandent se partagent les droits essentiels, celui de manger et de donner à manger, celui de disposer de femelles. Tous les mâles d’ailleurs ne sont pas égaux. II y a des suzerains, des féaux et même des laquais.

Quand le besoin d’une expédition de ravitaillement se fait sentir, une bande est organisée qui va se déplacer en observant un ordre que l’on croirait puisé dans le «Manuel d’infanterie en campagne». En tête, les jeunes mâles, en queue, les femelles. Les grands mâles se partagent les rôles d’éclaireurs, les uns en avant pour reconnaître la route, les autres à l’arrière-garde pour assurer les possibilités de retraite. Un troisième groupe joue le rôle dévolu dans l’ancienne armée à la cavalerie: ils vont et viennent sur les flancs de la colonne, prennent possession à l’avance des points stratégiques tels que défilés, ponts de lianes, et, comme dans les armées antiques, la «cavalerie» babouine est de recrutement noble. Elle est composée des seigneurs de haute hiérarchie, qui jouent également le rôle d’officiers à l’égard de la piétaille. Ce sont eux qui surveillent et dirigent en faisant la navette de l’arrière-garde à l’avant-garde, l’évolution des troupes.

Croix-Rouge et détrousseurs de cadavres

Quand le terrain est difficile, le temps mauvais ou encore quand les éclaireurs semblent inquiets, les effectifs de surveillance et de protection sont augmentés, mais c’est dans le cas d’alerte véritable, c’est-à-dire quand la colonne se heurte à un danger réel et reconnu, que l’on observe le manège le plus troublant par ses résonances humaines. La colonne stoppe. Des sentinelles sont mises en position. En même temps, les grands mâles se réunissent en conférence d’état-major! On jacasse à mi-voix, on gesticule, on jette des coups d’œil circonspects. Pendant ce temps, la troupe attend avec discipline. Puis la conférence se disperse et l’on se rend compte que quelque chose a bien été décidé, car le mouvement reprend, souvent très différent du plan primitif: retraite, changement de route, etc.

— Faut-il que ces babouins soient intelligents, dira-t-on, pour avoir retrouvé toutes les ruses et tous les procédés mis au point par les grands hommes de guerre!

Eh bien, il faut renoncer à cette façon de voir. Des singes plus ou moins semblables aux babouins existaient il y a plus de dix millions d’années, en pleine époque tertiaire avant que les hommes, à leur tour inventent la progression en colonne, le camp retranché, les sentinelles, les galons, les officiers et les conférences d’état-major. L’imitateur (involontaire à la vérité) ce n’est pas le singe, c’est l’homme.

La bataille est terminée, l’ennemi est en déroute, que se passe-t-il dans les armées humaines? Dans Les Misérables, Victor Hugo décrit le sinistre Thénardier glissant parmi les morts et les mourants, vidant les poches et achevant, à l’occasion, les témoins de son ignominie. Depuis la signature de la Convention de Genève (22 août 1864), la Croix-Rouge internationale s’efforce cependant de secourir les blessés, qu’ils appartiennent aux vainqueurs ou aux vaincus. Et les animaux, comment se conduisent-ils en pareille circonstance? Dans sa très curieuse étude «L’entraide dans le monde des animaux et des plantes»[1], le professeur Tocquet rapporte cet extraordinaire récit du major Foran:

— Je tirai un jour un grand éléphant mâle dans la région de Karamaja (Ouganda). II faisait partie d’un grand troupeau composé de mâles encore jeunes, de femelles et de petits et je n’avais pu m’approcher suffisamment pour être sûr de l’abattre. Je ne parvins qu’à le blesser grièvement. Quatre femelles accoururent aussitôt à son aide, tandis que les autres constituaient une garde autour de lui. II me fut impossible d’avoir une vue assez dégagée de la tête blessée pour pouvoir l’achever. Je savais déjà fort bien à cette époque, qu’il faut être prudent avec un troupeau d’éléphants irrités ou dérangés. Je me contentais donc de noter très soigneusement ce qui se passait et qui était très intéressant.

«Les quatre femelles se partagèrent la besogne et se placèrent par deux de chaque côté de leur compagnon blessé. Puis, le supportant et le poussant à la fois, elles le transportèrent plus ou moins aisément dans la brousse. Il était évident que le mâle se trouvait fort mal en point, mais les quatre femelles se débrouillèrent pour qu’il restât sur ses pattes et le firent avancer. Je suivis le blessé et ses quatre infirmières pendant trois journées très fatigantes. Le reste du troupeau s’était éloigné dans une autre direction. Les quatre femelles n’abandonnaient jamais leur blessé, même pour un court instant.

«Le troisième soir, je tombai sur eux de nouveau. J’arrivai juste à temps pour voir le vieux mâle s’effondrer et mourir. Les quatre femelles restèrent près de son corps pendant plus d’une heure, essayant à tout moment, en conjuguant leurs efforts, de le remettre sur ses jambes. Elles durent finalement admettre qu’il était mort et s’éloignèrent alors lentement, s’arrêtant fréquemment pour regarder derrière elles le pauvre corps écroulé…»

Ce récit aussi atroce que touchant ne peut que nous faire souhaiter que les jeunes États africains conservent et renforcent encore les mesures prises depuis lors pour réglementer ce qu’on appelle «la grande chasse». Quoi qu’il en soit, il s’agit là d’un récit. Les zoologues ont voulu aller plus loin que la relation de faits plus ou moins exceptionnels[2]. Ils ont étudié méthodiquement les réactions des animaux à l’égard des blessés et des anormaux. Les résultats de leurs recherches montrent que, comme au sein de l’humanité, toutes les attitudes existent dans le monde animal.

Quand un corbeau ou une pie sont blessés, «ils volent à son secours en poussant un cri spécial qui fait venir toute la bande[3]». Même comportement chez les geais et d’autres oiseaux. Si le blessé se débat, les geais montrent une grande agitation; s’il gît sans bouger, ils tournent autour avec inquiétude.

corbeaux

Le comportement des sternes, qui sont des oiseaux marins, est plus complexe. Si le blessé s’agite, ils tournent autour en criant. S’il ne remue que légèrement, ils se contentent de le survoler en silence. Quand il ne bouge plus, ils se dispersent. S’il porte une grande tache de sang, ils viennent l’achever. Chez les goélands, une mort subite provoque la dispersion silencieuse du groupe entier.

Mais ce sont les choucas qui, chez les oiseaux tout au moins, ont le comportement le plus édifiant. Quand un animal emporte l’un des leurs, ils l’attaquent tous ensemble avec ardeur. On a pu déterminer ce qui provoque leur réaction. C’est de voir un animal s’enfuir en tenant dans sa gueule ou son bec un objet noir. Ils attaquent même l’un des leurs s’il porte dans son bec une grande plume noire! Et voici le plus touchant: le choucas portera secours même à l’ennemi de la veille s’il est blessé, alors que chez les corbeaux, note le professeur Chauvin, on profitera de sa disgrâce pour l’accabler!

Les manchots semblent n’avoir dans les mêmes circonstances aucun instinct altruiste. Ils n’accordent aucune attention aux blessés, de sorte que les chasseurs peuvent exterminer toute une colonie sans provoquer la moindre réaction. En revanche, les manchots sont très intolérants à l’égard des anormaux. Ils les exterminent. Il y a une exception: les femelles albinos, loin de susciter la répulsion des mâles, sont l’objet d’une cour assidue dégénérant facilement en querelle.

Là aussi, on le voit, tous les comportements humains semblent se retrouver chez les animaux. L’indifférence impitoyable des manchots, on la retrouve par exemple dans la société indienne actuelle. Quiconque a vu le matin, la foule des grandes villes de l’Inde passer sans un regard à côté des malheureux qui, la nuit, sont morts de faim dans la rue, ne peut s’empêcher de penser aux colonies de manchots étudiés par Mayaud. Les choucas évoquent des traditions chevaleresques qui, il faut le dire, se perdent quelque peu parmi nous. Et les infirmières éléphantes, nous rappellent celles de la Croix-Rouge.

Mais encore une fois, l’imitateur, c’est l’homme, car tous ces animaux ont peuplé la terre de nombreux millions d’années avant l’apparition de nos premiers ancêtres.

Une étable de pucerons, en pleine exploitation, avec les trayeuses
Une étable de pucerons, en pleine exploitation, avec les trayeuses

Nous avons tous lu que les grandes sociétés animales (fourmis, abeilles, termites) nourrissent une foule de parasites d’autres espèces qui vivent dans son sein au milieu de l’indifférence générale, mais non sans profit pour eux-mêmes. La fourmi, par exemple, est infiniment plus libérale que ne le croyait le bon La Fontaine. Les entomologistes évaluent à 2 ou 3 mille le nombre des espèces qui peuvent vivre aux crochets de cette travailleuse. On connaît, par exemple, un staphylin qui joue dans la fourmilière le rôle de croque-mort, dans le sens strict du terme, puisqu’il fait son ordinaire des fourmis mortes. Seulement, ce glouton ne se limite pas toujours aux pompes funèbres. Il lui arrive de croquer aussi les œufs et le couvain et ce, sans encourir la moindre représaille. Il n’est pourtant pas défendu, son ventre découvert ne résisterait pas aux tenailles de ses pourvoyeuses. Le petit grillon myrmécophila, lui, est franchement parasite. Il se nourrit des sécrétions dorsales de la fourmi, qui n’en a cure. Si celle-ci le mettait à la porte, son espèce disparaîtrait sur le champ, car il est très fragile et ne pond qu’un œuf par an.

On connaît aussi un acarien (parent de l’arachnide responsable de la gale humaine) qui se colle sur la fourmi et vit à ses dépens. La fourmi cherche d’abord à s’en débarrasser, puis elle en prend son parti. «On voit souvent, rapporte le Pr Tocquet, une fourmi occupée à lécher soigneusement le corps d’une de ses congénères. Si dans cette opération, elle arrive près de l’acarien, elle lèche aussi le corps du parasite: elle lui dégage même volontiers une gouttelette de nourriture lorsqu’elle arrive près de la bouche de l’animal!»

Mais voici le cas le plus extraordinaire cité par le Pr Chauvin. C’est un coléoptère (c’est-à-dire un insecte du même ordre que le hanneton) appelé loméchuse. Vivipare, il commence par procéder comme le coucou, il dépose sa larve au milieu du couvain. Et les fourmis se prennent d’une sorte de passion pour cet intrus. Elles le gavent au point de négliger leur propre progéniture. Celle-ci, sous-alimentée, avorte en individus dégénérés, incapables de travailler. Arrivés à l’âge adulte, les loméchuses se mettent à sécréter, par les poils dorés de leur abdomen, une sorte de liqueur, et c’est alors que le vrai drame commence. Cette liqueur, les fourmis en raffolent. Elles la lèchent avec une avidité démentielle, comme l’ivrogne invétéré son flacon. La fourmilière est prise d’une sorte de folie éthylique. Les ouvrières sont littéralement ivres et le travail va à vau-l’eau. Les loméchuses, dont l’adaptation à ce vice social est fantastique (voilez-vous la face, mânes de Bernardin de Saint-Pierre!), l’encouragent avec une science merveilleuse: la nature leur a, en effet, appris le langage de leurs malheureuses hôtesses. On sait que les fourmis communiquent entre elles grâce à un code non encore déchiffré par les entomologistes et qui est basé sur un très complexe tapotement des antennes. Elles ordonnent aux fourmis de les nourrir et celles-ci subjuguées leur dégorgent la nourriture demandée!

Quand les loméchuses ont décidément mis la fourmilière en esclavage, celle-ci sombre dans la déchéance collective et finit souvent par disparaître. On pense à ces civilisations décadentes vouées à l’orgie et aux paradis artificiels, à la Rome d’avant les grandes invasions, à Sardanapale, à Byzance, aux délices de Capoue et à Sybaris.

Dieu merci, il s’agit là d’une perversion et non d’une règle. Il n’y a pas de loméchuses dans toutes les fourmilières, sinon les fourmis auraient, depuis longtemps, disparu de la planète (mais sait-on si, précisément, certaines espèces fossiles n’ont pas disparu par l’effet de pareilles débauches?) S’il est vrai que les fourmis ne semblent pas savoir résister à la liqueur des loméchuses, il est vrai aussi que, dans une foule d’autres cas, elles ont su domestiquer des espèces variées pour leur réel profit. Certaines espèces de fourmis, le lasius noir, par exemple, élèvent des pucerons qu’elles chassent dans la nature et qu’elles rassemblent ensuite dans des chambres spéciales qui sont de vraies étables. Elles savent aussi élever des chenilles et des cicadelles dont les sécrétions servent à l’alimentation communautaire. «Elles leur construisent des abris pour le jour, rapporte le Pr Tocquet, et les conduisent la nuit, au pâturage, sur les plantes nourricières appropriées.»

Écoutons l’entomologiste Lesne, cité par Tocquet: «C’était un attachant spectacle que d’assister aux allées et venues des fourmis, circulant d’un bout à l’autre du troupeau… Une fourmi d’espèce différente approchait-elle, elle était aussitôt mise en fuite. Sur une plante voisine, une fourmi convoyait une cicadelle vers les rameaux supérieurs. Marchant derrière la bête, elle se lançait, mandibules ouvertes, sur son arrière-train, la heurtait de sa tête et la dirigeait aussi vers le lieu de sacrifice.» Autres bergères, les fourmis magnans savent élever des scarabées bien plus gros qu’elles-mêmes, afin d’exploiter le liquide brun qu’ils sécrètent par leur abdomen.

«Lorsque les magnans déménagent, rapporte Tocquet, les captifs sont placés au milieu de l’immense colonne de fourmis et, à droite et à gauche de chacun d’eux, se tiennent une dizaine de magnans dont l’une des pattes se rive sur une patte de coléoptère. Cela donne l’impression d’un éléphant conduit par une bande de caniches. Le produit de cet élevage? On a pu calculer qu’une fourmilière de 100’000 individus, chiffre très moyen, recueillait pendant la saison dix kilos de «lait de pucerons»!

Semailles et récoltes

Chez les hommes, l’élevage a été inventé il y a 8 ou 9’000 ans, à l’époque néolithique, c’est-à-dire à la fin de la préhistoire. Au même moment, nos ancêtres inventaient l’agriculture. Mais de même que les fourmis pratiquèrent l’élevage des dizaines de millions d’années avant le néolithique, elles ont su, bien avant nous, semer et récolter.

«Quand une reine du genre Atta va essaimer, écrit le Pr Chauvin, elle ne manque pas d’emporter dans une poche spéciale un peu du mycélium (c’est-à-dire de la semence) du champignon. Après quoi, dès qu’elle a pondu quelques œufs, elle les écrase et ensemence le champignon dessus; ce n’est que quand celui-ci aura commencé à pousser qu’elle pondra des œufs destinés à l’éclosion. Chaque espèce d’atta cultive jalousement son espèce particulière. Par la suite, les ouvrières vont couper des feuilles qu’elles hachent avec leurs mandibules pour en faire des meules à champignons qui peuvent s’étendre sur une surface considérable.» Ce n’est plus de la simple agriculture, c’est de l’agronomie!

Et nous arrivons ici à l’un des aspects les plus étranges du psychisme animal, celui des réalisations techniques telle que la science humaine, celle des ingénieurs, ne sait les pratiquer que depuis une époque toute récente, et encore pas toujours! Les exemples sont innombrables, d’autant plus qu’on n’en connaît qu’une infime partie. Je n’en retiendrai qu’un aujourd’hui, celui de la régulation thermique.

Une ruche, une termitière, une fourmilière, sont des organismes extrêmement complexes, dont la survie exige des conditions très strictes.

L’une de ces conditions est la climatisation. Il leur faut une température déterminée, comme au corps humain. La température du nid à couvain de la ruche, par exemple, doit rester constamment à 33-34 degrés. Comment les abeilles l’assurent-elles? Contre le refroidissement, on ne connaît pas le procédé employé. Il est, en tout cas, très efficace, car les froids les plus rigoureux n’affectent pas la température de la ruche. Le chauffage central, inventé par les abeilles, est mystérieux, mais d’un impeccable fonctionnement.

On sait, en revanche, comment elles se défendent contre la chaleur au plus fort de l’été. «D’abord, écrit Chauvin, une grande partie des ouvrières se mettent à ventiler en battant des ailes et produisent ainsi un violent courant d’air dirigé vers la sortie. D’autres vont chercher de l’eau et la répandent à la surface des rayons pour que son évaporation absorbe les calories excédentaires.

Les guêpes usent des mêmes procédés, grâce à quoi la température moyenne intérieure du nid reste à 30 degrés, avec une variation journalière de un à deux degrés au maximum, alors que la température extérieure peut varier de plus de 25 degrés.

Il est donc évident que les abeilles et les guêpes (et d’autres insectes aussi) savent: 1° évaluer la température au degré près, ce que les hommes ne parviennent à faire que depuis l’invention du thermomètre par Galilée vers 1597; et 2° assurer une température constante dans leurs habitations, ce qui, pour l’instant, est encore chez les hommes l’apanage de quelques privilégiés. Beaucoup d’entre nous ont le chauffage central, mais la climatisation totale est rare même dans les pays très avancés comme l’Amérique.

Enfin, je ne dirai qu’un mot pour terminer des innombrables réalisations du monde animal dans le domaine de la biologie. On sait, depuis longtemps (et Fabre en a longuement décrit les procédés), que la plupart des insectes venimeux ont un instinct quasi infaillible des points du corps de leur proie où ils doivent inoculer leur poison, soit pour tuer, soit pour paralyser sans tuer. Mais ce qu’on a trouvé dans les termitières et les fourmilières est bien plus étonnant encore, si étonnant même que bien des détails nous en échappent.

Les fourmis, on le sait, récoltent inlassablement des produits variés qu’elles entreposent dans leurs réserves. Parmi ces produits, il y a des graines, parfois si abondantes que dans l’ancienne loi d’Israël il était prévu que le vendeur d’un champ se réservait la récupération du «blé des fourmis» pendant l’année suivant la vente. Or, le rôle, le destin des graines, c’est de germer quand on les dépose dans un lieu humide. Eh bien, jamais les graines ne germent dans la fourmilière. Comment les fourmis s’y prennent-elles? Si nous le savions, nous serions bien aise de les imiter et de traiter de même le blé de nos silos sans le dénaturer. Sans le dénaturer car si l’on sème des graines prises dans une fourmilière, elles germent!

Autre mystère, le champignon des termitières. Les termites cultivent certains champignons, comme le Termitomyces, dans les profondeurs de leurs cités souterraines. Elles sèment le mycélium sur une épaisseur de bois mâché et humecté… et on ne sait absolument pas ce qu’elles font du champignon ainsi obtenu, car elles ne le mangent pas. À quoi est-il utilisé? Les observateurs se perdent en conjectures. Pour certains d’entre eux, les termites auraient tout simplement inventé les antibiotiques, et cela, ne l’oublions pas, des dizaines de millions d’années avant Fleming!

Arrêtons là cette énumération des inventions animales qui pourraient remplir des volumes. Pendant longtemps, les observateurs de la nature ont répété que toutes les découvertes du genre humain avaient été faites avant l’homme par les animaux. Nous commençons à soupçonner, qu’en fait, le monde animal nous précède maintenant encore dans la «connaissance» instinctive ou autre, des lois de la nature Une pensée animale, infiniment mystérieuse, infiniment différente de la nôtre, anime l’univers grouillant que nous regardons, sans en deviner la clé. L’homme ne se croit peut-être le roi de la nature que parce qu’il est myope.

Aimé Michel

Notes:

(1) Dunod, éditeur.

(2) Bien que le Pr Tocquet en cite d’autres dans son ouvrage.

(3) Pr Rémy Chauvin: «Le comportement social chez les animaux.» Éditions des P.U.F. Ce livre passionnant qui vient de paraître doit être dans toutes les bibliothèques des amis des bêtes.

 

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