Le singe et l’enfant

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Le monde en marche – La société à l’épreuve

Le singe et l’enfant

Chronique parue dans la revue Atlas Air France n° 70 d’avril 1972

 

D. James Orang est, comme son nom l’indique, un orang-outan, et comme le précisent ses prénoms, un citoyen américain adoptif.

Trouvé tout petit dans une jungle indonésienne alors qu’il avait perdu ses parents, élevé par des humains, il devint pensionnaire du célèbre zoo de Topeka, dans le Kansas, le 12 septembre 1969. Il se découvrait bientôt un talent de peintre. Son Train de Tokyo, réalisé au pinceau le 20 janvier 1971, honore maintenant les cimaises d’une Exposition permanente de ses œuvres dans une galerie du zoo.

On ignore complètement la signification que leur auteur attribue à ses peintures. Cependant le Train de Tokyo ressemble beaucoup aux premiers barbouillages des enfants humains (et aussi, selon certains, à des tableaux de peintres professionnels cotés).

Du point de vue psychologique, il semblerait donc annoncer un développement de même niveau que celui de l’enfant, qui en fait spontanément autant. En fait, nous savons que D. James est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins évolué. Beaucoup plus: car l’enfant qui sait peindre de tels «trains de Tokyo» ne sait pas se débrouiller seul dans la nature comme le singe. Et beaucoup moins, puisque l’enfant dispose déjà à cet âge d’un langage relativement complexe.

Où et quand se situe exactement le passage de l’homme à l’animal dans le domaine esthétique?

On sait que des oiseaux (et probablement aussi les poissons de roche) disposent d’une vision extraordinairement affinée des formes et des couleurs. Les pics, qui sont des oiseaux très agressifs et ne supportent pas leurs congénères, arrivent cependant à reconnaître de loin leur conjoint, bien que le plumage des deux sexes soit identique, à l’exception, chez le mâle, d’une très fine ligne rouge dans la moustache chez le pic-vert (Picus viridis). Chez le pic épeiche (Dendrocopus major), la reconnaissance est encore plus étonnante. Le mâle a bien une tache rouge à la nuque, mais cette tache existe chez les deux sexes juvéniles. À quoi la femelle reconnaît-elle le mâle d’une femelle juvénile de taille approchante?

On sait depuis Lorenz que l’oiseau reconnaît son éleveur. J’ai vu, dans son laboratoire de Seewiesen, près de Munich, des canards venir saluer leur mère adoptive, une élève de Lorenz, au moment où celle-ci descendait de voiture.

On est assuré que la reconnaissance est visuelle, car les oiseaux n’ont pas d’odorat (sauf peut-être les charognards). De nombreuses expériences montrent qu’ils savent faire abstraction des détails qui changent et n’utiliser, pour reconnaître quelqu’un, que les traits permanents. Heinroth (le maître de Lorenz) était courtisé par un faisan, lequel, par conséquent, attaquait Mme Heinroth dès qu’il l’apercevait près de son mari. Mme Heinroth avait une sœur que le faisan traitait avec amitié. Un jour, Heinroth demanda aux deux femmes de faire l’échange de leurs vêtements. L’oiseau ne se laissa pas tromper et attaqua sans hésitation son ennemie.

Le regard ne suffit pas

Là aussi, l’aspect psychologique de cette expérience est du plus haut intérêt. Chez le faisan (Phasianus colchicus), le dimorphisme sexuel est très marqué: le mâle est beaucoup plus grand (quelque vingt centimètres de plus), plus coloré, notamment sur les ailes, l’attache de la queue, la poitrine. Mais cette luxuriance est variable, non seulement avec l’âge et les saisons, mais surtout à cause du gibier introduit par les sociétés de chasse. La seule différence qui ne varie pas s’observe à la tête, d’un gris jaunâtre chez la femelle et d’un brillant vert foncé chez le mâle, avec un collier blanc et des caroncules rouges, autour des yeux. Le faisan a donc su s’adapter aux variations introduites par l’homme pour n’en pas tenir compte, ne retenant, pour identifier ses congénères, que la différence invariable, c’est-à-dire la tête. Mme Heinroth et sa sœur n’avaient donc aucune chance d’induire en erreur le faisan jaloux.

On voit que rien ne manque au regard de l’oiseau pour faire un artiste peintre. Mais il n’y a pas que le regard. Il y a la conception esthétique. Qu’est-ce que la «conception esthétique»? Reconnaître des correspondances dans les couleurs et les formes, construire des objets et établir des dispositions évoquant ces formes et ces couleurs sans souci d’utilité, est-ce une activité esthétique? Laissons cette discussion aux philosophes et bornons-nous à leur fournir matière à réflexion.

On sait qu’il existe en Australie et en Insulinde de nombreuses espèces d’oiseaux qui décorent leurs nids, les entourent de jardins, y mettent des bouquets de fleurs, les jalonnent d’objets brillants ou colorés. Certains construisent même des «salles de bal» rigoureusement dépourvues d’utilité, si toutefois il est sans utilité de danser et de faire le beau. L’un des plus étudiés parmi ces oiseaux est le ptilonorhynque (Ptilonorhynchus violaceus). Je cite Chauvin:[1]

«Il construit une allée formée de rameaux secs disposés le long de deux lignes courbes se faisant face du côté de la concavité, et c’est à l’une des entrées qu’il amasse des innombrables objets brillants ou colorés qui ont frappé les voyageurs. Très généralement, l’allée est orientée nord-sud, et lorsque l’expérimentateur la fait dévier, l’oiseau rétablit l’orientation.

Avant l’homme les prionodures…

»L’édifice est espionné par les mâles rivaux, qui s’en approchent subrepticement et cherchent à le détruire. Le ptilonorhynque préfère les objets bleus; les mâles dominants, qui sont bleus, les dérobent aux dominés moins vieux, qui sont verts. Ils peuvent aller les chercher fort loin. Ils collectent par exemple les fleurs bleues du delphinium des jardins et les remplacent dès qu’elles sont fanées. Les expériences des auteurs australiens qui ont présenté des séries de plaques colorées à l’oiseau montrent qu’il choisit le bleu et le jaune citron, et se débarrasse des objets rouges, parfois en les portant plus loin. Si on leur offre des cartes plus ou moins bleues, ils les choisissent «mathématiquement», dit Marshall, suivant leur degré de saturation en bleu. Quelques objets bruns sont également choisis.»

La question est: pourquoi le ptilonorhynque montre-t-il cette passion pour le bleu, le jaune et le brun? Les chercheurs l’ont résolue: ces couleurs sont celles de la femelle. Le bleu vif en particulier est celui de ses yeux! Laissons aux philosophes le soin de dire ce qu’est le sens esthétique, mais constatons que cet oiseau australien, qui aurait mérité un plus joli nom, construit des monuments inutiles, inspirés par la couleur des yeux de sa femelle. Et il ne se contente pas de les construire, il les peint au pinceau.

Certaines espèces parmi ces extraordinaires oiseaux océaniens font des bouquets qu’ils disposent en groupes dans leur jardin. Le bouquet est soigneusement entretenu.

L’oiseau-jardinier (Amblyornis subalaris) orne de fleurs l’intérieur même de son habitation.

«Sa hutte, écrit Chauvin, a deux poteaux qu’il entoure de fibres jusqu’à une hauteur pouvant atteindre trois mètres, et c’est dans ces fibres qu’il insère des fleurs, des mousses, des lichens, des baies. Les fleurs sont généralement des orchidées blanches, qui peuvent continuer à pousser dans la hutte, car ce sont des épiphytes. L’oiseau tient beaucoup à ce que la fleur soit droite: si l’observateur place la corolle en bas, cela déclenche une vive agitation et l’oiseau replace la corolle en haut. Un point important est que ces huttes, parfois énormes, paraissent construites par plusieurs oiseaux. […] Il arrive que plusieurs mâles se querellent parce que l’un a enlevé une fleur qu’un autre vient de placer.»

On aura remarqué que tous les oiseaux d’une même espèce ne s’adonnent pas à la création artistique, et que, parmi ceux qui le font, il y a souvent désaccord sur les goûts et les couleurs. Peut-on raisonnablement, après cela, douter qu’il s’agisse vraiment de création artistique? Si un instinct aveugle et inné commandait à ces merveilleuses activités, comment en expliquerait-on les variations?

Comment aussi expliquerait-on le goût de ces oiseaux pour les matériaux et les effets nouveaux? J’ai sous les yeux une photo prise par Norman Chaffer et représentant deux ptilonorhynques dans leur nid à berceau. Parmi les motifs utilisés pour la décoration de leur jardin, il y a des capsules de bouteilles de coca-cola! Ces capsules jurent avec les autres motifs utilisés, classiques, ceux-là, bien qu’hétéroclites: feuilles mortes, coquillages, baies, etc.

Il est certain que l’oiseau n’a pu confondre ces capsules métalliques avec aucun des matériaux utilisés habituellement. Ce ne peut être par confusion qu’il les a choisies et disposées, surtout quand on le voit si chatouilleux sur les détails dont un expérimentateur malicieux s’amuse à changer l’arrangement et si opiniâtre à défendre son idée de décor contre celles de ses congénères.

Encore une fois, nous ignorons ce qu’est le sens esthétique. Mais enfin, observés de l’extérieur et objectivement, nous ne voyons pas ce qui différencie ces comportements animaux de celui de l’artiste humain. La différence existe peut-être, mais il faudrait la prouver, et l’on ne voit pas comment. L’imitation de la nature par l’artiste? Mais c’est bien ce que fait le ptilonorhynque, qui orne son palais aux couleurs de sa belle. La recherche de la nouveauté, de l’originalité, de la création? Nous venons de voir tout cela aussi. Alors?

Je crois que le plus raisonnable est d’admettre, quoi qu’il en coûte à notre orgueil ou à notre aveuglement, que dans le sentiment du beau comme dans celui de l’amour, l’apparition de l’homme sur la terre n’a introduit aucune nouveauté. Les plus anciennes œuvres d’art humaines connues datent du début du paléolithique supérieur. Quand l’esprit de l’homme s’est éveillé au sentiment du beau, les chlamydères, les prionodures, les amblyornis et tant d’autres construisaient déjà depuis des millions d’années leurs modestes palais des Mille et Une Nuits dans la forêt tropicale, comme s’il existait dans la nature une universelle et éternelle montée vers l’esprit.

Aimé Michel

Notes:

(1) R. Chauvin: Psychophysiologie, vol. II, p. 319, dans le Précis de sciences biologiques, de Grassé (Masson, Paris, 1969). (Sur D. James Orang, voir également Le train de Tokyo.)

 

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